A quoi sert le sexe ? A transmettre les gènes du microbiome...

Philippe Gouillou - 30 Décembre 2013 - http://www.evopsy.com/concepts/sexe-microbiome.html
Tags : Microbiome, SexComp, SpermWar
L'efficacité des rapports sexuels pour faire des enfants est remarquablement faible et totalement aléatoire (nul doute que prochainement d'autres méthodes pour y parvenir seront préférées). Pourtant, les humains ont énormément de rapports sexuels, consacrent à y parvenir énormément de leurs ressources et le plus souvent cherchent même à ce que les rapports ne soient pas fécondants. Pourquoi ?

Cet article propose que l'un des buts essentiels des rapports sexuels est de transmettre les gènes des bactéries du microbiome. Cette hypothèse permet d'expliquer non seulement la fréquence des rapports sexuels mais aussi les comportements non fécondants.
 

La rareté

La fécondation humaine est l'histoire de la rareté : l'homme qui réussit a féconder une femme lui réserve 9 mois à 1 an de sa vie, sans même compter le temps qu'elle consacrera à son enfant par ailleurs. Cette question de disponibilité (qui n'est pas unique à l'espèce humaine) oblige les hommes à une forte compétition sexuelle pour se réserver cette rareté[1].

Plus généralement, toutes choses égales par ailleurs, en distinguant donneur et receveur :

  1. Si le receveur n'a que peu de disponibilité, alors :
    • Le donneur :
      • Doit chercher le maximum de receveurs
      • Doit empêcher les autres donneurs d'atteindre le receveur
    • Le receveur :
      • Soit il doit être prudent et sélectif
      • Soit il y a un autre processus de sélection interne (ex: guerre du sperme)
  2. Si le receveur a beaucoup de disponibilité, alors :
    • Le donneur :
      • Doit toujours rechercher le maximum de receveurs
      • A beaucoup moins besoin de bloquer les autres donneurs (mais quand même un peu)
    • Le receveur :
      • Doit rechercher le maximum de donneurs

Le sexe sert-il à faire des enfants ?

La fécondation humaine se situe dans le cas 1. ci-dessus : il suffit de remplacer "donneur" par "homme" et "receveur" par "femme" pour avoir une synthèse des relations sexuelles (hors Investissement paternel[1]).

Il y a pourtant plusieurs points qui viennent contredire l'application de ce modèle aux relations humaines :

  • La contraception : la faible probabilité de conception n'est le plus souvent pas perçue comme un problème, mais comme un risque subsistant, et l'histoire montre que les humains ont toujours cherché des moyens de réduire cette probabilité à zéro.

  • Les actes sexuels non fécondants : les humains (comme de nombreuses autres espèces) pratiquent énormément d'actes sexuels ne permettant pas la fécondation (sexe oral, anal, etc.) ;

  • Les comportements sexuels à risque : malgré toutes les campagnes d'avertissement, les relations sexuelles non protégées avec des partenaires inconnus sont importantes.

  • La faible sélectivité des femmes : les femmes ne sont pas aussi "prudentes" que le demande la rareté de leur offre et elles ont beaucoup plus de rapports sexuels avec des étrangers que ne le demande la recherche d'un géniteur[2].

Les explications usuelles

Deux types d'explications sont avancées pour résoudre ces contradictions :

  1. La redondance : quand la réalisation d'une action est suffisamment importante pour notre fitness, notre corps nous y incite pas plusieurs programmes, dont celui du plaisir. Les rapports sexuels non fécondants peuvent être partiellement expliqués par le fait que nous répondons à ce programme redondant.

  2. Le renforcement des liens du couple : l'orgasme provoque la production d'oxytocine ("l'hormone de l'attachement") qui va renforcer les liens entre les partenaires sexuels. Il a été avancé que cet effet aurait été sélectionné pour l'investissement dans les enfants[3].

Super-organisme

On peut remarquer que ces contradictions sont entièrement dues à la rareté (cas 1. du modèle ci-dessus) : il suffit de l'enlever (cas 2.) pour qu'elles soient parfaitement expliquées.

Or, comme déjà signalé sur Evopsy (15 Dec 2013), l'ADN n'est pas le seul code génétique porté par les humains : il faut y rajouter celui de l'ensemble des bactéries du microbiome et la transmission de celles-ci n'est pas limitée par la rareté (cas 2.).

On remarquera une autre différence essentielle d'avec la transmission d'ADN : dans le cas de ce dernier, on peut facilement distinguer le donneur du receveur alors que dans le cas du microbiome, tous les partenaires sont à la fois donneurs et receveurs.

Hypothèse : l'influence du microbiome

L'hypothèse est que le sexe aurait pour objectif partiel de transmettre les gènes des nombreuses bactéries que nous portons et que ces bactéries influencent notre comportement dans ce but.[4]

Cette hypothèse repose sur deux conditions :

  1. Des bactéries sont transmises lors des relations sexuelles

  2. Ces bactéries ont une influence sur le cerveau incitant aux rapports sexuels

La première est confirmé (exemple : les Maladies Sexuellement Transmissibles).

La deuxième n'est pas prouvée, mais il ne s'agit pas d'une hypothèse extrême : à l'opposé ce serait l'hypothèse que les bactéries n'ont pas d'influence qui serait difficile à soutenir.

L'hypothèse que les bactéries ont une influence sur les comportements sexuels n'est pas nouvelle : c'est l'approche parasitaire déjà présentée sur Evopsy (01 Nov 2004). La nouveauté est que jusqu'à très récemment, on ne connaissait pas l'influence du microbiome sur le comportement (le cerveau était réputé protégé de leur influence) et on pensait que seules certains parasites externes pouvaient atteindre le cerveau.

[Tweet “A quoi sert le sexe ? A transmettre les gènes d'autres espèces…”]

Conséquences

Considérer que le sexe a comme objectif complémentaire de transmettre les gènes du microbiome et que celui-ci nous manipule dans ce but permet d'expliquer de nombreux comportements :

  • Les comportements sexuels non-fécondants ont bien un objectif de transmission génétique : il s'agit juste d'autres espèces.

  • Les comportements à risque et hypersexuels (même raison).

  • La forme en racloir du pénis n'a pas pour objectif que de sortir le sperme (Gallup, 2003 ; Gallup & Burch, 2006) ou réduire l'acidité du vagin (voir Evopsy : 8 Aug 2003) mais aussi d'en extraire les bactéries présentes.

  • Le lien entre le sexe et le moral des femmes (Gallup et al., 2002 ; Burch & Gallup, 2006) est expliqué par l'impact du microbiome sur la dépression.

Synthèse

Le sexe a bien pour objectif de transmettre nos gènes, à la condition que nous nous considérions comme un super-organisme comprenant les gènes de notre microbiome.

L'hypothèse que certaines bactéries du microbiome influencent le comportement humain pour inciter à multiplier les rapports sexuels, voire les comportements à risque, ne présente pas de difficulté théorique et permet de mieux expliquer les comportements sexuels non-fécondants et l'obsession pour la contraception.

Cette hypothèse ne remet pas en cause les autres approches basées sur la transmission de l'ADN humain (et notamment la théorie de la guerre du sperme) mais vient les compléter.

Notes

  1. Ce qui est plus surprenant dans l'espèce humaine est que les femmes connaissent aussi une très forte compétition sexuelle. L'explication est que les hommes investissent beaucoup dans l'éducation des enfants et sont donc, eux aussi, une ressource rare que les femmes convoitent. On parle d'Investissement Parental Mâle (IPM) ou d'Investissement Paternel.  ↩

  2. C'est un reproche récurrent de la presse grand public contre la psychologie évolutionniste, qui aurait interdit aux femmes le sexe pour le sexe.  ↩

  3. C'est aussi ce qui a permis à des moralistes chrétiens d'autoriser les rapports sexuels qui n'étaient pas réalisés dans un but de fécondation.  ↩

  4. De même que le rhume nous pousse à éternuer, ce qui est un excellent moyen de diffuser efficacement les bactéries  ↩

Liens

Références

Burch, R. L. & Gallup, G. G. (2006). The Psychobiology of Human Semen. in Female Infidelity and Paternal Uncertainty: Evolutionary Perspectives on Male Anti-Cuckoldry Tactics. (S. M. Platek & T. K. Shackelford, Eds.) (p. 258). Cambridge University Press. ISBN: 0521845386. Chap. 8, pp 141-172

Gallup, G. (2003). The human penis as a semen displacement device. Evolution and Human Behavior, 24(4), 277–289. doi:10.1016/S1090-5138(03)00016-3

Gallup, G. G., Burch, R. L., & Platek, S. M. (2002). Does semen have antidepressant properties? Archives of sexual behavior, 31(3), 289–93. doi:10.1023/A:1015257004839

Gallup, G. G. & Burch, R. L. (2006). The semen-displacement hypothesis: semen hydraulics and the intra-pair copulation proclivity model of female infidelity. in Female Infidelity and Paternal Uncertainty: Evolutionary Perspectives on Male Anti-Cuckoldry Tactics. (S. M. Platek & T. K. Shackelford, Eds.) (p. 258). Cambridge University Press. ISBN: 0521845386. Chap. 7, pp 129-140.

Goetz, A. T. & Shackelford, T. K. (2006). Mate retention, semen displacement, and sperm competition in humans. in Female Infidelity and Paternal Uncertainty: Evolutionary Perspectives on Male Anti-Cuckoldry Tactics. (S. M. Platek & T. K. Shackelford, Eds.) (p. 258). Cambridge University Press. ISBN: 0521845386. Chap. 9, pp 173-190