Justice : la fiabilité du Jugement de Dieu

Philippe Gouillou - 8 mars 2019 - http://www.evopsy.com/ailleurs/ordalie-supplice.html
Tags : Religion, Justice, Histoire, IDP
Peter R Leeson montre que l'ordalie (le Jugement de Dieu) est tout à fait rationnelle... même si elle présente certains risques...

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"Un prévenu est cuit quand son avocat n'est pas cru."
Pierre Dac

Vous êtes au Moyen-Âge accusé d'un vol. Bien sûr vous niez et clâmez votre innocence, mais les juges ne vous croient pas, au point qu'ils vous imposent un "Jugement de Dieu" (une "Ordalie"1). Vous devrez donc déplacer une barre de fer rougie au feu sur une certaine distance : si vous êtes innocent, Dieu vous sauvera et vous ne serez pas brûlé, sinon... Ce sera vérifié le lendemain. Que faites-vous : vous allez au "Jugement de Dieu" ou vous avouez tout de suite ?

Sur Aeon, Peter T Leeson2 explique que le raisonnement que vous faites implique que la pratique du Jugement de Dieu entre le IX° et le XII° siècle était parfaitement rationnelle, voire efficace.

Pour que ça marche il faut une très forte foi. Si vous êtes réellement persuadé que Dieu vous sauvera si vous êtes innocent et pas si vous êtes coupable, alors votre choix est vite fait : vous acceptez le Jugement de Dieu si et seulement si (ssi) vous êtes innocent.

Or si le prêtre qui pratique le supplice n'a évidemment pas la même foi que vous dans l'aide divine, il connait votre raisonnement, et donc sait que si vous acceptez le jugement de dieu, c'est que vous êtes très probablement innocent. Il n'aura alors qu'à truquer le supplice afin que vous ne soyez pas brûlé.

La méthode avait quand même ses risques. Peter T. Leeson apparaît assez enthousiaste :

"Un résultat " miraculeux " était ainsi pratiquement assuré. Par exemple, au début du XIIIe siècle, 208 accusés de Várad, en Hongrie, ont subi des épreuves de fer chaud. Étonnamment, près des deux tiers des accusés n'ont pas été touchés par les fers à repasser "brûlants" qu'ils portaient et ont donc été disculpés."

Mais cela signifie que plus d'un tiers d'entre eux (donc au moins 70) ont réellement souffert du supplice. Qu'ils aient bluffé, ou qu'ils aient réellement été innocents. Les prêtres les croyaient-il coupables ? Etait-ce un problème technique ? La faute à pas de chance ?

On peut cependant envisager une autre hypothèse. Le fait qu'il y ait presque deux tiers de miraculés a renforcé la foi des spectateurs, et donc l'efficacité de la méthode. Mais le fait qu'il y ait des brûlés aussi : c'était nécessaire pour entretenir la terreur qui donne la valeur.

Lien

Image

  • Wikimedia Commons : Détail d'un côté du rituel dans la bibliothèque de l'abbaye de Lambach. Cml LXXIII. f. 64v, 72r (fin du 12ème siècle)

Notes


  1. Ordalie — Wikipédia :

    L'ordalie, ou « jugement de Dieu », était une forme de procès à caractère religieux qui consistait à soumettre un suspect à une épreuve, douloureuse voire potentiellement mortelle, dont l'issue, théoriquement déterminée par une divinité ou Dieu lui-même, permettait de conclure à la culpabilité ou à l’innocence dudit suspect.

  2. Présentation de Peter T. Leeson sur Aeon :

    Peter T. Leeson est le professeur Duncan Black d'économie et de droit à l'Université George Mason en Virginie. Son livre primé, The Invisible Hook : The Hidden Economics of Pirates (2009), utilise le raisonnement économique pour expliquer les pratiques infâmes des pirates des Caraïbes. Son nouveau livre, WTF ?! An Economic Tour of the Weird (2017), utilise le raisonnement économique pour trouver un sens aux pratiques sociales les plus apparemment insensées du monde.
    VO :
    Peter T Leeson is the Duncan Black professor of economics and law at George Mason University in Virginia. His award-winning book, The Invisible Hook: The Hidden Economics of Pirates (2009), uses economic reasoning to explain the infamous practices of the Caribbean pirates. His new book, WTF?! An Economic Tour of the Weird (2017), uses economic reasoning to find sense in the world’s most seemingly senseless social practices.